Ce 8 janvier 2026, les autorités sanitaires des États‑Unis ont publié les nouvelles Dietary Guidelines for Americans 2025‑2030 (visualisée par la pyramide ci-dessus), marquant une inflexion majeure des politiques nutritionnelles en direction d’une alimentation centrée sur les aliments complets, les protéines de qualité et la réduction drastique des aliments hautement transformés. Ces recommandations s’éloignent du paradigme historiquement « d’alimentation riche en glucides et pauvre en graisses », en insistant sur la densité nutritionnelle, la qualité des macronutriments et la limitation des sucres ajoutés et des céréales raffinées, dans la perspective de prévenir les pathologies métaboliques chroniques (1).
Cet article analyse ce changement de cadre, ses fondements physiopathologiques, sa cohérence avec les données contemporaines sur la résistance à l’insuline et le syndrome métabolique, et le contraste avec les recommandations francophones encore largement structurées autour de modèles glucidiques traditionnels.
De la pyramide traditionnelle à une organisation métabolique de l’assiette
La nouvelle organisation de l’assiette proposée par les Dietary Guidelines place visuellement, comme on le voit sur la pyramide, au premier plan les protéines, les produits laitiers, les graisses dites « saines », les légumes, les fruits et les céréales complètes, reléguant les aliments hautement transformés au second plan.
Cette ouverture institutionnelle permet de bien articuler les lignes directrices américaines, en cohérence, avec les données cliniques récentes sur les régimes low‑carb et cétogènes qui influent fortement sur l’insulinorésistance et le diabète de type 2, mais à condition de les appliquer de manière individualisée et médicalement encadrée.
Cette organisation converge avec plusieurs principes des approches low‑carb, notamment la réduction drastique des glucides raffinés et la priorité donnée aux aliments complets riches en protéines et en graisses de qualité, sans pour autant recommander formellement un régime cétogène thérapeutique.
Les premières recommandations américaines des années 1970 orientaient l’alimentation vers une consommation élevée de glucides, en particulier de céréales, et proposaient une réduction globale des graisses, notamment saturées, en raison de la crainte des accidents cardiovasculaires. Cette approche a contribué à légitimer les produits « allégés » et une proportion importante d’aliments transformés riches en amidon et sucres ajoutés, dans un contexte d’augmentation alarmante et continue de la prévalence de l’obésité et du diabète de type 2 (2) .
Nous observons que les Dietary Guidelines 2025‑2030 réorganisent la hiérarchie des groupes d’aliments autour de plusieurs principes structurants : priorisation des protéines de haute qualité (1,2–1,6 g/kg/jour), valorisation des graisses issues d’aliments complets, réduction marquée des glucides raffinés et éviction aussi large que possible des aliments fortement transformés riches en sucres ajoutés, amidons raffinés, graisses de mauvaise qualité et additifs. Ainsi,ce document cadre recommande de « prioriser les protéines, les graisses saines, les fruits, les légumes et les céréales complètes, tout en évitant les aliments hautement transformés et les glucides raffinés », dans une logique de restauration de la flexibilité métabolique.
Insistons sur le fait que ces directives recommandent d’éviter les aliments hautement transformés, en particulier les produits emballés, prêts à consommer, riches en sucres ajoutés, en amidons raffinés, en sel, en graisses de mauvaise qualité et en additifs (colorants, arômes, édulcorants).
De plus,elles précisent qu’aucune quantité de sucres ajoutés ou d’édulcorants non nutritifs n’est considérée comme faisant partie d’une alimentation saine, et fixent un repère pratique : un repas ne devrait pas contenir plus de 10 g de sucres ajoutés, alors que les snacks restent quant à eux, sous les seuils définis par la claim « healthy » de la FDA.
Graisses alimentaires et protéines : réévaluation du risque
Désormais, les graisses naturelles issues d’aliments entiers ne sont plus traitées comme des nutriments à proscrire, mais comme des composantes normales d’un modèle alimentaire sain, dès lors qu’elles s’inscrivent dans un cadre globalement peu transformé et respectant le repère de 10% de l’apport énergétique pour les graisses saturées.
Les graisses naturelles ne sont donc plus présentées comme intrinsèquement néfastes ! Elle sont présentes dans les viandes, œufs, poissons riches en oméga‑3, noix, graines, olives, avocats, produits laitiers entiers, et sont ainsi intégrées comme composantes normales dans un modèle alimentaire sain, bien loin de ces images de diabolisation généralisée des décennies précédentes.
Sur le plan lipidique, les nouvelles recommandations maintiennent formellement un plafond d’environ 10% de l’apport énergétique total pour les graisses saturées, mais l’accent se déplace vers la source alimentaire : il s’agit de privilégier des graisses « saines » provenant d’aliments complets (viandes, poissons, œufs, produits laitiers entiers, noix, huiles peu raffinées) et de réduire celles issues des aliments hautement transformés.
Cette inflexion est cohérente avec les méta‑analyses récentes suggérant que la réduction des graisses saturées permet de diminuer les événements cardiovasculaires surtout lorsqu’elles sont remplacées par des graisses polyinsaturées, alors que la substitution par des glucides raffinés n’apporte pas les mêmes bénéfices (3).
Une large synthèse dans « umbrella review » portant sur 21 méta‑analyses conclut principalement que la réduction de l’apport en graisses saturées diminue probablement les événements cardiovasculaires combinés (RR 0,79 ; IC 95 % 0,66–0,93), avec un impact faible ou nul sur la mortalité cardiovasculaire et la mortalité totale, mais elle souligne la nécessité d’essais supplémentaires de haute qualité. D’autres revues systématiques montrent que, dans les études d’intervention, les effets favorables de la réduction des graisses saturées sont maximisés lorsque celles‑ci sont substituées par des graisses polyinsaturées n‑6 et n‑3, et non par une augmentation globale des glucides (4).
Dans le même temps, les protéines, en particulier d’origine animale, sont explicitement réhabilitées comme pilier de la prévention métabolique : les recommandations américaines préconisent, ainsi, d’augmenter les apports protéiques destinés à soutenir la masse maigre, la satiété, la régulation glycémique et la fonction immunitaire.
Les objectifs d’apport étant de 1,2 à 1,6 g/kg/jour pour un adulte moyen, modulés selon le profil métabolique et l’état de santé. Ce déplacement du curseur protéique contraste avec les recommandations francophones qui restent souvent prudentes vis‑à‑vis des protéines animales et des produits laitiers entiers, malgré l’absence de preuve robuste d’un effet délétère systématique dans une alimentation peu transformée (5).
Résistance à l’insuline, syndrome métabolique et approches low‑carb/cétogènes
Le syndrome métabolique - combinant insulinorésistance, dyslipidémie athérogène, hypertension et adiposité viscérale - est aujourd’hui reconnu comme trame fondamentale commune de la majorité des maladies chroniques modernes, du diabète de type 2 aux maladies cardiovasculaires et à la stéatose hépatique non alcoolique.
Dans ce contexte, la qualité et la quantité des glucides alimentaires, la charge glycémique et la présence d’aliments hautement transformés jouent un rôle déterminant dans la survenue et la progression de l’insulinorésistance (6).
Les approches low‑carb et cétogènes ont fait l’objet de nombreux travaux récents évaluant leur impact sur la sensibilité à l’insuline, le contrôle glycémique et les paramètres lipidiques (7).
Une revue de la littérature de 2023 conclut que le régime cétogène, caractérisé par une restriction glucidique < 50 g/jour et un apport lipidique augmenté, améliore de façon significative l’insulinorésistance chez des sujets en surpoids ou obèses, parfois indépendamment de la perte de poids (8).
Sur le plan mécanistique, un essai randomisé croisé de 3 semaines chez des individus obèses a montré qu’un régime cétogène augmentait la sensibilité à l’insuline au niveau du muscle squelettique, sans modification de la de la production endogène hépatique de glucose, mais avec une augmentation concomitante de l’oxydation des lipides et une diminution de l’oxydation des glucides. Dans une étude chez des sujets diabétiques de type 2, un régime cétogène à poids stable a modifié la partition des substrats énergétiques (augmentation de l’oxydation des lipides, baisse du quotient respiratoire) et la sécrétion d’insuline, même si l’effet sur le contrôle glycémique n’était pas uniforme, soulignant l’importance de l’individualisation et du suivi (9).
Ces résultats convergent avec des essais cliniques montrant, dans des populations à risque métabolique, une amélioration de la glycémie à jeun, de l’HbA1c, de la triglycéridémie et parfois une augmentation du HDL‑cholestérol ingérant des régimes pauvres en glucides et riches en graisses de qualité, comparativement à des régimes riches en glucides à apport calorique similaire.
Ces donnée assez spectaculaires fournissent un socle physiopathologique solide confortant les choix opérés par les nouvelles recommandations américaines, qui reconnaissent la nécessité de limiter les glucides raffinés et les produits hautement transformés pour soutenir la santé métabolique (10).
Silence francophone et retard paradigmatique
Alors que ce repositionnement nutritionnel est largement discuté dans la littérature anglophone et dans la presse scientifique grand public, les espaces francophones demeurent pour l’instant relativement silencieux sur cette reconfiguration des priorités alimentaires. Les recommandations officielles françaises et canadiennes continuent de promouvoir des modèles centrés sur les féculents et les produits céréaliers, accompagnés d’un message de prudence marqué vis‑à‑vis des graisses saturées, sans intégration systématique des données récentes sur les glucides raffinés, les aliments ultra‑transformés et la variabilité individuelle de la réponse métabolique (11).
Ce décalage pose un double enjeu : d’une part, le risque de maintenir des messages simplifiés (« manger moins gras ») peu adaptés à la réalité physiologique de l’insulinorésistance et du syndrome métabolique ; d’autre part, un enjeu de retard avec l’occasion manquée d’utiliser l’alimentation comme outil thérapeutique stratifié selon le profil métabolique (obésité viscérale, stéatose, prédiabète, diabète de type 2).
Pour les cliniciens, les éducateurs en santé et les décideurs francophones, l’appropriation forte de ces données issues des approches low‑carb et cétogènes, intégrées aux nouvelles orientations américaines, représenterait une opportunité de moderniser les politiques de prévention et de prise en charge (3).
Implications cliniques, éducatives et perspectives
Sur le plan clinique, l’évolution des recommandations américaines invite à intégrer plus systématiquement l’évaluation du terrain métabolique (insulinorésistance, adiposité viscérale, profil lipidique, stéatose hépatique) dans la prescription nutritionnelle, en particulier chez les patients à haut risque cardiométabolique. L’alimentation n’est plus seulement envisagée comme un « complément » hygiéno‑diététique, mais comme un levier thérapeutique central, potentiellement équivalent à une pharmacothérapie de première ligne dans certains contextes de diabète de type 2 ou de syndrome métabolique débutant (12).
Pour les acteurs de la prévention et de l’éducation à la santé, ces nouvelles lignes directrices légitiment un changement de discours : mise en avant des aliments réels, complets et peu transformés ; réduction des sucres ajoutés et des céréales raffinées ; réhabilitation des graisses et protéines de qualité, en particulier lorsque l’objectif est de restaurer la flexibilité métabolique et la sensibilité à l’insuline. Pour le grand public, l’enjeu est de passer d’une logique de « tendances alimentaires » à une compréhension ancrée dans la physiologie, où la cohérence biologique prime sur les dogmes idéologiques, qu’ils soient anti‑gras ou anti‑protéines.
Références pivot
- Dietary Guidelines for Americans, 2025–2030.
- Amidor.pdf [Internet]. [cité 11 janv 2026]. Disponible sur: https://eatrightwv.org/meeting2025/Amidor.pdf
- Aramburu A, Dolores-Maldonado G, Curi-Quinto K, Cueva K, Alvarado-Gamarra G, Alcalá-Marcos K, et al. Effect of reducing saturated fat intake on cardiovascular disease in adults: an umbrella review. Front Public Health. 2024;12:1396576.
- Clifton PM, Keogh JB. A systematic review of the effect of dietary saturated and polyunsaturated fat on heart disease. Nutr Metab Cardiovasc Dis. 1 déc 2017;27(12):1060‑80.
- CSPI_uncompromisedDGA_report_3.
- Paoli A, Bianco A, Moro T, Mota JF, Coelho-Ravagnani CF. The Effects of Ketogenic Diet on Insulin Sensitivity and Weight Loss, Which Came First: The Chicken or the Egg? Nutrients. 12 juill 2023;15(14):3120.
- Merovci A, Finley B, Hansis-Diarte A, Neppala S, Abdul-Ghani MA, Cersosimo E, et al. Effect of weight-maintaining ketogenic diet on glycemic control and insulin sensitivity in obese T2D subjects. BMJ Open Diabetes Res Care [Internet]. 18 oct 2024 [cité 11 janv 2026];12(5). Disponible sur: https://drc.bmj.com/content/12/5/e004199
- Turlin L. Thèse pour l’obtention du Doctorat en Naturothérapie.
- Luong TV, Pedersen MGB, Abild CB, Lauritsen KM, Kjærulff MLG, Møller N, et al. A 3-Week Ketogenic Diet Increases Skeletal Muscle Insulin Sensitivity in Individuals With Obesity: A Randomized Controlled Crossover Trial. Diabetes. 25 juill 2024;73(10):1631‑40.
- Aronica L, Landry MJ, Rigdon J, Gardner CD. Weight, insulin resistance, blood lipids, and diet quality changes associated with ketogenic and ultra low-fat dietary patterns: a secondary analysis of the DIETFITS randomized clinical trial. Front Nutr [Internet]. 12 juill 2023 [cité 11 janv 2026];10. Disponible sur: https://www.frontiersin.org/journals/nutrition/articles/10.3389/fnut.2023.1220020/full
- Dietary Guidelines for Americans [Internet]. [cité 11 janv 2026]. Disponible sur: https://www.dietaryguidelines.gov/
- Yuan X, Wang J, Yang S, Gao M, Cao L, Li X, et al. Effect of the ketogenic diet on glycemic control, insulin resistance, and lipid metabolism in patients with T2DM: a systematic review and meta-analysis. Nutr Diabetes. 30 nov 2020;10(1):38.